Après le feu : faut-il vraiment replanter ?
Après l'incendie des Hautes Fagnes, l'envie de replanter est immédiate. Quatre questions à se poser avant d'envoyer les pelleteuses.
Publié le 6 octobre 2026 · Semisto
Mi-août, les Hautes Fagnes ont brûlé. Près d’une semaine de feu, quelque 3.400 hectares de landes, de tourbières et de bois partis en fumée, des renforts venus de plusieurs pays : le plus grand incendie jamais enregistré en Belgique. De l’autre côté de la frontière, la France sort d’un été à plus de 119.000 hectares brûlés.

Bientôt deux mois ont passé. Les cendres sont froides, les caméras sont parties, et c’est maintenant que les décisions se prennent : dans les conseils communaux, chez les propriétaires, dans les administrations qui préparent les budgets de plantation de l’hiver. Ce qui nous intéresse, c’est ce moment-là. Cette envie, immédiate et profondément humaine, de faire quelque chose. Et le premier geste qui vient à l’esprit : replanter. Vite, massivement, des arbres par milliers, des pépinières mobilisées, des pelleteuses.
L’envie est généreuse. Elle peut aussi coûter cher, et pas seulement en euros.
Chez Semisto, on a pris cet incendie comme un exercice de pensée. On a posé la question à l’équipe : « que feriez-vous si vous aviez carte blanche sur une zone à reboiser ? » Les réponses ne disent pas la même chose, et c’est précisément ce qui les rend précieuses. Plutôt qu’une liste de recettes, on en a tiré une grille de quatre questions, à se poser dans l’ordre, avant de replanter quoi que ce soit.
Le réflexe qui coûte cher
Replanter vite, dense, à l’identique : là où ce réflexe existe encore, il mérite qu’on l’examine. Une synthèse scientifique parue cette année tombe à pic. Dans le Journal of Ecology, Pilar Hurtado et ses collègues ont passé en revue 316 études sur la réponse des forêts aux perturbations, partout dans le monde. L’équipe distingue trois capacités : résister pendant la perturbation, récupérer après, et les deux combinées, la résilience.
Trois enseignements en ressortent. Un : les leviers les plus solides agissent avant le choc. La diversité du vivant et la gestion forestière ressortent comme les deux leviers clés, avec plus de soixante études derrière eux, dans presque tous les biomes. Deux : la boîte à outils pour accélérer la récupération après coup est mince, et la plantation y a des effets réels mais modestes. Trois, le plus contre-intuitif : presque aucun levier n’améliore les trois capacités à la fois. Ce qui aide une forêt à encaisser le choc va souvent de pair avec une récupération plus lente. Il faut choisir, selon le lieu et l’intention.
Autrement dit, tout miser sur la replantation, c’est mettre le budget dans un geste au bénéfice modeste, quand d’autres leviers pèsent bien plus lourd. D’où les quatre questions.
Première question : que ferait la forêt toute seule ?
Une zone brûlée garde souvent beaucoup de vie : une banque de graines qui attend son heure, des souches de feuillus qui rejettent, des semis qui arrivent des lisières, des espèces pionnières qui ne demandaient que la lumière. La régénération naturelle mérite d’être le point de départ du raisonnement.

Tout dépend pourtant de la violence du feu. Là où il a couvé dans le sol, la banque de graines a pu brûler avec lui, et l’épicéa, lui, ne rejette pas de souche. Il faudra peut-être aider. Et en Wallonie, la régénération naturelle n’a de chance que si les semis ne sont pas broutés : la pression du gibier décide souvent de tout.
C’est la position de Julie Chevolet, dans l’équipe Semisto : a priori, elle ne replante pas. « Je laisse Mère Nature reprendre ses droits, avec le moins d’intervention. » La synthèse de Hurtado ne tranche pas cette question : elle a écarté les études de régénération, trop peu nombreuses. Elle dit autre chose, d’utile : une forêt mélangée et établie naturellement résiste mieux qu’une plantation. Mais une fois touchée, elle ne récupère pas forcément plus vite. Et la gestion, au sens de n’importe quelle intervention plutôt qu’aucune, reste le facteur le plus central de toute l’étude. Laisser faire demande donc du travail : observer, protéger les semis, gérer ce qui brûle, et planter par petits îlots là où rien ne repart, plutôt que partout.
Dans les Hautes Fagnes, réserve de landes et de tourbières, personne ne parle d’ailleurs de replanter des arbres. La question est de savoir si la tourbe repartira, et elle passe par l’eau, pas par la pépinière.

Deuxième question : qu’est-ce que ce feu nous dit du lieu ?
Un incendie détruit, et il renseigne. Il dessine la carte de ce qui manque. Où l’eau a disparu du paysage. Où la végétation est trop homogène. Où une continuité de résineux secs, de broussailles ou d’herbes sèches a servi d’autoroute aux flammes.

Avant de penser essences, il faut donc penser eau et structure. Julie commencerait par là : un design de l’eau pour recréer des zones humides, des coupe-feux vivants, de l’éco-pâturage pour contenir les broussailles sèches, des pare-feux sur les grandes surfaces. Eric Luyckx, dans l’équipe également, repartirait du secteur « risque d’incendie » du design de Bill Mollison et des techniques d’hydrologie régénérative qui le complètent : lire d’où vient le danger, placer dans le paysage les éléments qui le freinent.
La synthèse de Hurtado va dans ce sens. Parmi les pratiques de gestion évaluées, la réduction du combustible est celle qui a le plus de poids et la plus régulièrement associée aux trois capacités, sans doute parce qu’elle réduit la violence du feu tout en laissant sur place ce dont la forêt a besoin pour repartir. La base reste mince, une cinquantaine d’études pour toutes les pratiques confondues, et elle vient surtout de forêts méditerranéennes et de conifères. Dans les Fagnes, le combustible, c’est la molinie. Débroussailler, faucher, pâturer : le geste le plus prometteur consiste à gérer ce qui brûle.
L’éco-pâturage en est la version vivante, et Eric en tire une conviction : il faut relancer le pâturage raisonné en forêt. C’est sa conviction, pas un résultat de l’étude, qui classe au contraire la pression des herbivores parmi les facteurs défavorables. Tout se joue dans le mot « raisonné » : des bêtes conduites sur les broussailles, tenues à l’écart des jeunes arbres.
Troisième question : pour en faire quoi ?
C’est la question qu’Eric pousse le plus loin : une zone brûlée n’existe pas en soi. Elle a une fonction dans un territoire : bois d’œuvre, biodiversité, accueil, captage d’eau, production nourricière. Elle a un voisinage, champs, villages, autres forêts, landes, que chaque décision prise sur elle vient modifier. Elle a une histoire de gestion, qui a laissé ses traces dans le sol. Et derrière tout ça, il y a les besoins d’une société : qu’attend-on de cette terre, du bois, de la nourriture, du carbone stocké, du bien-être ? La réponse ne sera pas la même partout. La Wallonie compte environ 220 habitant·e·s au kilomètre carré, près de deux fois la France métropolitaine. Chaque hectare wallon porte plus de demandes, et le luxe d’y sanctuariser sans réfléchir n’existe pas.
Voilà la tension féconde de notre consultation interne. Julie fait d’abord confiance au vivant. Eric lit chaque incendie comme une alerte sur notre sécurité alimentaire, et met en garde contre ce qu’il appelle « le piège naturaliste de la conservation de la nature » : sanctuariser partout, en oubliant qu’il faudra aussi se nourrir. On ne tranchera pas ce débat ici. La science montre qu’on ne peut pas maximiser à la fois la résistance et la récupération. Elle ne dit rien de l’arbitrage entre nature et nourriture, mais elle confirme qu’il faut choisir. Et ce choix-là relève du territoire, presque du politique.
Le design permaculturel offre pourtant une réconciliation élégante : les zones sauvages, les « zones 5 » de Bill Mollison, où le vivant se débrouille sans nous, à côté de zones où l’on assume de produire. Les deux, côte à côte : une mosaïque. Eric y insiste, sur trois plans. Multi-espèces, parce que la diversité fonctionnelle aide une forêt à encaisser un feu (l’étude de Hurtado cite la hauteur des arbres et l’épaisseur des écorces), même si elle ne l’aide pas forcément à repartir plus vite ensuite. Multi-patterns, parce qu’une alternance de bois, de zones humides et de prairies casse la continuité du combustible. Une revue des incendies du sud de l’Europe (Moreira et al., 2011) le confirme : les paysages devenus homogènes, couverts de broussailles, brûlent davantage, et un aménagement qui réduit le combustible peut freiner le feu, à condition que la météo ne soit pas extrême. Hurtado met en garde, elle aussi : mal pensée, l’hétérogénéité fragmente et multiplie les effets de lisière. Une mosaïque se dessine, elle ne s’improvise pas. Multi-fonctions, enfin, parce que les auteur·rice·s de la synthèse concluent qu’aucune intervention ne fait tout : la gestion est « une suite de pratiques complémentaires ».

Quatrième question : planter pour quel climat ?
Si, au bout des trois premières questions, planter s’impose quelque part, parce qu’aucun semencier n’est à portée, que la ronce, la fougère ou la molinie bloquent tout, ou qu’on vise une production, reste la plus importante : pour quel climat ? Pas celui d’hier. Replanter à l’identique ce qui vient de brûler, c’est préparer le prochain feu.
Martin Crawford, pionnier des jardins-forêts à l’Agroforestry Research Trust, vient de vivre à Dartington l’été le plus chaud et le plus sec jamais mesuré, juste après l’hiver le plus humide jamais mesuré. Il l’écrit sans détour : « si nous attendons d’être sûrs qu’une plante prospérera dans notre climat, il sera probablement trop tard, le climat aura continué de bouger. » Il en tire une pratique : repousser les limites de ce qu’on peut cultiver, accepter des pertes, recommencer. Julie ajoute un critère de terrain : après cet été, elle sélectionnerait des espèces à racines pivotantes, capables d’aller chercher l’eau en profondeur.
Diversité plutôt qu’uniformité, marge sur la sécheresse sans rien lâcher sur le froid, courage d’essayer. Et un piège à éviter : un arbre planté cet automne devra d’abord passer vingt hivers wallons, gels tardifs compris, avant de vivre les étés qu’on nous annonce.
Et si le feu était un point de départ ?
Une zone brûlée, c’est une perte réelle, et c’est aussi une page qui se tourne. Pendant quelques mois, tout redevient possible sur ces hectares : faire entrer l’eau dans le paysage, ménager des zones sauvages, installer du nourricier là où c’est le bon endroit, penser le feu dans le design au lieu de le subir. Le pire serait d’écrire la même page qu’avant, en plus vite.

Soazig Darnay, paysagiste et chercheuse au Centre de sciences et technologies forestières de Catalogne, où un incendie né dans une zone de céréales a brûlé 6.500 hectares en 2025, le disait dans un entretien fin août qu’Eric nous a fait suivre : « il faut être clair : la résilience, ce n’est pas reconstruire à l’identique. »
Tu travailles dans une commune, tu possèdes ou gères une parcelle touchée, ou tu veux simplement anticiper ? Parlons-en avant que les pelleteuses arrivent : c’est exactement le genre de réflexion qu’on mène avec les communes dans nos accompagnements design. Et si tu veux apprendre à lire un terrain, l’eau, le sol, les strates, le risque, marque ton intérêt pour la semaine découverte du jardin-forêt (10-14 mai 2027) : tu seras prévenu·e à l’ouverture des inscriptions.
La meilleure réponse au feu se dessine à l’échelle du paysage entier, pensé pour brûler moins fort.
Crédits des images
- Photo d’ouverture, épicéa et lisière : © European Union, 2026, photo Aurore Martignoni, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.
- Image satellite : contient des données Copernicus Sentinel modifiées (2026), Union européenne, via Wikimedia Commons.
- Vallée de la Helle (2011) et Grande Fagne (2026) : Vberger, domaine public, via Wikimedia Commons.