Cent fois plus de cloportes qu'un champ : la preuve que la forêt comestible régénère le sol
Une étude belgo-néerlandaise a comparé 15 forêts comestibles à des champs, prairies et forêts. Le sol d'une forêt comestible ressemble à celui d'une forêt. Les chiffres.
Publié le 24 juillet 2026 · Semisto
Cent fois plus de cloportes qu’un champ : la preuve que la forêt comestible régénère le sol
Quand on plante une forêt comestible sur un ancien champ de maïs, on sait qu’on fait quelque chose de bien. On le sent sous la botte, à la fin de l’été, quand le sol redevient souple et sent l’humus. Mais « on le sent » n’a jamais convaincu personne dans une réunion de commune ou face à un·e agriculteur·rice qui compte ses hectares. Il fallait des chiffres. Ils sont là — et ils viennent de chez nous.
En mars 2026, la revue scientifique npj Biodiversity (groupe Nature) a publié la première grande enquête menée sur les forêts comestibles d’Europe du Nord-Ouest. Deux chercheuses, Isabelle van der Zanden et Lieke Moereels, avec le Forest & Nature Lab de l’Université de Gand et l’Institut néerlandais d’écologie, ont comparé 15 forêts comestibles de Belgique et des Pays-Bas — âgées de 6 à 29 ans, de 0,18 à 3 hectares — à 38 sites de référence : grandes cultures intensives, prairies permanentes et forêts. Dans chaque sol, elles ont dénombré douze groupes d’organismes, des bactéries invisibles aux vers de terre en passant par les cloportes et les mille-pattes.
Le résultat tient en une phrase : le sol d’une forêt comestible ne ressemble plus à celui d’un champ. Il ressemble à celui d’une forêt.
Ce qui grouille dans un sol qu’on a cessé de labourer
Voici les chiffres, comparés à une grande culture voisine. Ils sont bruts, et c’est ce qui les rend puissants.
Une forêt comestible héberge cent fois plus de cloportes qu’un champ (100×, exactement). Presque quatorze fois plus d’acariens (13,9×). Plus de cinq fois plus de mille-pattes (5,6×). Plus de quatre fois plus de collemboles (4,3×), ces minuscules sauteurs qui fragmentent la matière organique. Côté invisible, la biomasse bactérienne progresse d’un tiers (1,4×), les champignons non-mycorhiziens font presque le double (1,8×), et les champignons mycorhiziens — ceux qui relient les racines entre elles — sont une fois et demie plus présents (1,55×).

Ce ne sont pas des créatures anecdotiques. Cloportes, mille-pattes, collemboles et champignons sont les ouvriers du sol : ils broient la litière, la transforment en humus, libèrent les nutriments et construisent la structure grumeleuse qui retient l’eau. Là où le labour et les intrants les avaient fait disparaître, la forêt comestible les rappelle.

La force d’un article, c’est aussi ce qu’il ne cache pas
Nous pourrions nous arrêter là. Ce serait malhonnête, et vous le sentiriez. L’étude dit aussi des choses moins flatteuses, et elles comptent.
Les vers de terre ne sont pas plus nombreux dans les forêts comestibles que dans les champs (0,80× — soit un peu moins, sans différence marquante). Les carabes, ces coléoptères prédateurs, y sont même nettement moins présents (0,18×). Face à une prairie permanente, la forêt comestible perd aussi sur certains tableaux : moins de mycorhizes, moins de vers de terre. La prairie, non labourée et couverte en permanence, reste un très bon sol — la forêt comestible ne la surclasse pas partout.
Ce que la forêt comestible fait de spectaculaire, c’est autre chose : elle fait revenir en masse les groupes liés à la litière et à la vie forestière — les cloportes, les mille-pattes, les champignons décomposeurs, les opilions. Les auteurs le formulent prudemment : convertir une terre agricole intensive en forêt comestible peut « localement améliorer la biodiversité du sol, en particulier pour les groupes sensibles aux perturbations ». C’est une phrase de scientifique. En langage de terrain : on rend au sol sa vie forestière, sur une parcelle qui produit à manger.

Pourquoi ça change la conversation
Jusqu’ici, planter une forêt comestible relevait de la conviction. On y croyait, on montrait des photos, on parlait de résilience. Désormais, on peut poser un tableau chiffré, revu par des pairs, mené sur des sites réels à quelques kilomètres d’ici — pas dans un tropique lointain, pas dans un modèle théorique. Une commune qui hésite, un·e agriculteur·rice qui doute, une administration qui finance : tous peuvent lire les mêmes nombres.
Et ces nombres disent une chose simple. La forêt comestible n’est pas un joli geste de plus. C’est un acte de régénération mesurable du vivant souterrain, sur des terres que l’agriculture intensive avait appauvries. Le sol est le premier bénéficiaire — et un sol vivant, c’est de l’eau retenue, du carbone stocké, des plantes moins malades et des récoltes plus sûres. Tout part de là.
On te montre, en vrai
Nous concevons des forêts comestibles pour des particuliers, des communes, des agriculteur·rice·s et des entreprises, et nous formons celles et ceux qui veulent apprendre à le faire. Chaque projet est une petite parcelle rendue à la vie — et, si cette étude dit vrai, une petite fabrique à cloportes, à champignons et à humus.
Tu as un terrain, une prairie, un bout de champ dont tu ne sais que faire ? Viens, on regarde ensemble ce qu’on pourrait y faire pousser. Et si tu veux comprendre le sol vivant pour de bon, le cursus Semisto 2026-2027 t’apprend à lire une parcelle et à concevoir la forêt qui la régénérera.
Source : Isabelle van der Zanden, Lieke Moereels et al., « Planting food forests can increase soil biodiversity in agricultural landscapes of Northwest Europe », npj Biodiversity, 30 mars 2026. En libre accès : nature.com.