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Gilbert Cardon donnant cours dans la grainothèque des Fraternités ouvrières de Mouscron, entouré de milliers de sachets de graines
patrimoine

Un des plus vieux jardins-forêts d'Europe pourrait disparaître fin 2026

À Mouscron, le jardin des Fraternités ouvrières — 57 ans d'agroécologie sur 1800 m² — est menacé par la fin de son bail. Voici comment le soutenir.

Publié le 23 juillet 2026 · Semisto

Un des plus vieux jardins-forêts d’Europe pourrait disparaître fin 2026

Il existe, en pleine ville de Mouscron, un jardin de 1800 m² où poussent quelque 2000 arbres et plantes comestibles, les uns dans les autres, les uns sous les autres. Des kiwis qui grimpent dans les pommiers. Des étages de fruitiers si denses que les visiteur·euse·s parlent d’une jungle. Ce lieu s’appelle les Fraternités ouvrières. Il a été planté à partir de 1969 par Gilbert et Josine Cardon, et il a inspiré des générations entières de jardinier·ère·s, de maraîcher·ère·s et de concepteur·rice·s de jardins-forêts — nous y compris.

Fin 2026, le bail de l’association arrive à échéance. Le lieu sera mis en vente. Sans solution de reprise, un des plus anciens jardins-forêts d’Europe pourrait tout simplement disparaître.

Ce que 57 ans font à un sol

On peut replanter des arbres. On ne peut pas replanter le temps.

En 57 ans, le sol des Fraternités ouvrières est devenu ce que la plupart des sols de nos régions ne sont plus : un sol forestier vivant, nourri chaque année par la chute des feuilles et le bois qui se décompose, tissé de mycorhizes qui relient les racines entre elles. C’est exactement l’état que nous cherchons à recréer quand nous concevons un jardin-forêt — et il faut des décennies pour y arriver.

Étiquette en ardoise « Rosier 4 saisons — Rosa damascena » au milieu d’une végétation comestible dense

La diversité comestible étiquetée à l'ardoise, ici à notre pépinière-école de Saint-Servais (Namur) — l'esprit que les Cardon ont transmis à toute une génération.

Et puis il y a la génétique. Gilbert et Josine Cardon ont fait de ce lieu un refuge de semences paysannes et de variétés fruitières, accumulées et transmises pendant des décennies, bien avant que « biodiversité cultivée » ne devienne une expression courante. Une collection vivante de cette ampleur ne se rachète pas en pépinière : elle se perd, ou elle se transmet.

Ce jardin est aussi une école. Génération après génération, des visiteur·euse·s venu·e·s de partout y ont appris à greffer, à semer, à densifier, lors des visites et des cours donnés par l’association. Une partie de la mouvance belge du jardin-forêt — celle dont Semisto fait partie — descend en droite ligne de ce que les Cardon ont montré : qu’on peut produire une abondance invraisemblable sur une surface minuscule, en travaillant avec le vivant plutôt que contre lui.

Étiquette en ardoise « Raisinier de Chine — Hovenia dulcis » entourée de végétation luxuriante

Raisinier de Chine, hosta comestible, arbre à haricots : multiplier l'improbable, une leçon des Fraternités ouvrières que nous appliquons à Saint-Servais.

Pourquoi les lieux pionniers sont fragiles

L’histoire des Fraternités ouvrières raconte quelque chose que nous voyons partout : les lieux pionniers reposent sur des personnes, rarement sur des structures.

Gilbert Cardon est décédé il y a cinq ans. L’association continue, portée par des bénévoles de longue date. Mais le foncier, lui, n’a jamais été sécurisé : le jardin vit sur un bail de location, et un bail se termine. Ni la valeur écologique du lieu, ni sa renommée internationale, ni les 57 ans de travail accumulé ne pèsent juridiquement quoi que ce soit face à une échéance de bail.

C’est une leçon que nous prenons au sérieux dans chaque projet : la pérennité d’un jardin-forêt n’est pas une question de plantation, c’est une question de foncier, de structure porteuse et de transmission. Un jardin-forêt se pense en décennies ; son statut juridique doit tenir sur la même durée. C’est pour ça que le portage par des communes, des fondations ou des collectifs solides change tout — et c’est ce qui a manqué à Mouscron.

Chou perpétuel devenu arborescent, tuteuré au bambou dans un jardin dense

Un chou devenu arbre. L'abondance des systèmes vivants dépasse ce qu'on imagine — quand on leur laisse le temps.

Ce qui se joue maintenant

L’association a lancé une pétition. L’objectif est double : montrer aux autorités communales de Mouscron qu’une mobilisation populaire existe pour préserver ce patrimoine, et trouver — côté public ou privé — une solution pour acquérir le lieu avant la fin du bail.

Il reste un peu plus d’un an. C’est court pour monter un rachat. C’est suffisant si assez de monde s’y met.

Ce que tu peux faire, concrètement

  • Signer la pétition de l’association : formulaire en ligne sur le blog des Fraternités ouvrières. Une version papier existe aussi (rue Charles Quint 58, 7700 Mouscron).
  • Relayer — surtout si tu connais des Mouscronnois·es, des élu·e·s, ou des acteur·rice·s capables de porter une acquisition (fondation, coopérative, commune).
  • Visiter et faire connaître le lieu tant qu’il vit : rien ne convainc mieux qu’une heure passée sous ces étages de fruitiers.

Et puis il y a l’autre réponse, celle du temps long : créer les prochains lieux, et les créer sur des bases foncières solides. Chaque jardin-forêt planté aujourd’hui avec une structure pérenne — communal, coopératif, adossé à une fondation — est un futur patrimoine qui ne dépendra pas d’un bail. C’est le travail que nous menons avec les communes et les porteur·euse·s de projets, et ce que nous transmettons dans nos formations.

Chez Semisto, cette question nous travaille assez pour que nous réfléchissions à y répondre structurellement : une fondation qui serait propriétaire de lieux nourriciers et les mettrait à disposition de porteur·euse·s de projets via un bail emphytéotique — un bail de très longue durée, pensé à l’échelle d’un jardin-forêt plutôt qu’à celle d’un contrat de location classique. Le lieu resterait protégé quoi qu’il arrive aux personnes qui le cultivent. Nous n’en sommes qu’au stade de la réflexion, mais c’est précisément le genre d’histoire — celle de Mouscron — qui nous convainc que ce chantier doit aboutir dans les années à venir.

Ce que Gilbert et Josine Cardon ont planté à Mouscron a montré à toute une génération que l’abondance était possible. À notre génération, maintenant, de montrer qu’elle peut durer.

🌳 Signe et relaie la pétition des Fraternités ouvrières

Pour aller plus loin

Deux films racontent ce lieu et celles et ceux qui l’ont fait, bien mieux qu’un article.

« Les semeurs de vie », de Luc Deschamps — un portrait de Gilbert et Josine Cardon, à voir ici même :

« La Jungle Étroite », de Benjamin Hennot — le film de référence dédié à Gilbert Cardon et au jardin des Fraternités ouvrières, à voir sur Vimeo.


Photo d’en-tête : Gilbert Cardon dans la grainothèque des Fraternités ouvrières — Zdewinter, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Les autres photos ont été prises à notre pépinière-école de Saint-Servais (Namur) — l’esprit des Cardon, chez nous.

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