Ce que 30 jardins-forêts suédois ont à dire aux communes wallonnes
La Suède a inventorié ses 30 jardins-forêts urbains. Leurs chiffres bousculent l'argumentaire habituel et dessinent ce qu'une commune devrait financer.
Entre 2023 et 2024, une équipe de chercheur·euse·s italien·ne·s et suédois·es a fait le tour des jardins-forêts urbains de Suède : trente sites dans dix villes, du micro-jardin de 30 m² au parc comestible de 5 000 m² (Focacci et al., 2025). À notre connaissance, c’est le premier inventaire du genre en Europe. Nous l’avons croisé avec onze autres publications — revues de littérature, recherche-action, études auprès d’enfants, mesures de rendement et de carbone, et l’étude de cas de la forêt comestible publique de Parme. Pour une commune wallonne qui se demande si un jardin-forêt public vaut la dépense, c’est ce qui existe de plus proche d’un retour d’expérience chiffré. Et il ne ressemble pas à l’argumentaire habituel — le nôtre compris.
La production arrive en dernier
L’équipe de Marco Focacci a demandé aux parties prenantes de ces jardins — fonctionnaires communaux, praticien·ne·s, enseignant·e·s, centres de formation — de noter de 1 à 10 les services rendus. Les services culturels sortent en tête avec 8,7/10 : valeur éducative à 8,9, récréation et esthétique à 8,8. Les services de régulation suivent à 7,9/10, portés par le microclimat et les îlots de chaleur, notés 8,5. La production alimentaire ferme la marche : 6,5/10.
Ce qu’un jardin-forêt urbain rend de plus précieux, c’est donc de l’apprentissage, du lien et de la fraîcheur ; les fruits viennent après. Les auteur·rice·s relèvent une contradiction : beaucoup racontent s’être lancées pour produire de la nourriture, puis citent le social, l’éducatif et le bien-être quand on leur demande ce que le lieu apporte. La récolte reste le prétexte du rassemblement, davantage que sa finalité comptable.
Une seconde équipe, sans lien, aboutit au même constat. Stefanie Albrecht et Arnim Wiek (2021) ont recensé 209 forêts comestibles dans 19 pays. Service principal déclaré : l’éducation pour 40 % d’entre elles, la construction de communauté pour 32 %, la production alimentaire pour 11 %. Deux inventaires indépendants mesurent la même hiérarchie — et elle contredit la façon dont on présente ces lieux dans les dossiers de subvention.
Ce qu’un hectare nourrit vraiment
Ce classement n’a rien d’étonnant quand on regarde les ordres de grandeur. Le cas le mieux documenté est un jardin-forêt de 0,08 hectare à Coldstream, en Écosse, dont chaque récolte a été pesée pendant sept ans : 713 kg de nourriture par an (Nytofte et Henriksen, 2019). Rapporté à un hectare, cela couvrirait les besoins en glucides de neuf adultes au plus, et les besoins énergétiques complets de six. La revue de Filippo Oncini et ses collègues (2024) reprend ces chiffres ; nous les avons vérifiés à la source, ils y sont au gramme près.
La même revue pousse le raisonnement à l’absurde : nourrir entièrement une ville d’un million d’habitant·e·s demanderait 2 500 km² de forêt comestible. Personne ne plaide pour ça. Une commune qui vend son projet sur les tonnes de fruits se prépare une déception publique.
L’équipe de Copenhague qui a analysé ces récoltes a aussi compté, arbre par arbre, le carbone de la forêt comestible de Martin Crawford, plantée en 1994 sur une prairie du Devon : 43,2 tonnes par hectare dans la végétation vivante, quand une prairie tempérée en stocke entre 4,9 et 12,5 (Schafer, Lysák et Henriksen, 2019 ; Lehmann, Lysák, Schafer et Henriksen, 2019). Premier contributeur, avec 37 % du stock arboré : l’aulne d’Italie, planté pour fixer l’azote et non pour ses fruits. Ce sont les travaux quantitatifs dont la revue systématique déplore la rareté.
À Ketelbroek, la forêt comestible pionnière des Pays-Bas que nous avons visitée, la vente des récoltes passe par trois commerces locaux — mais la principale source de revenus du lieu, ce sont les consultations et les ateliers. Wouter Van Eck y a guidé 1 200 visiteur·euse·s en 2017. Même là où la production est le métier affiché, c’est la transmission qui paie.
Le fil Schaffer : douze fermes, une hypothèse, trente sites
Une chercheuse traverse ce dossier de bout en bout : Christina Schaffer, géographe à l’Université de Stockholm. De 2012 à 2016, elle co-conduit une recherche-action sur douze fermes du sud de la Suède, un jardin-forêt expérimental de 60 m² chacune (Björklund, Eksvärd et Schaffer, 2019). Conclusion du terrain : les bénéfices dépendent d’une analyse du contexte social et écologique menée avant la plantation ; il n’existe pas de design universel.
En 2018, avec Jonathan Stoltz, elle en tire l’hypothèse : remplacer une part des pelouses — 70 à 75 % des surfaces vertes des villes, chères à entretenir, pauvres en biodiversité — renforcerait presque toutes les qualités qui font qu’un espace vert répare. Presque toutes : la vue dégagée reste l’avantage de la pelouse, et les auteur·rice·s le disent sans détour.
En 2025, elle cosigne l’inventaire national. Le terrain, l’hypothèse, la mesure : la même chercheuse, en treize ans.
Ce qui les fait essaimer
Le deuxième enseignement suédois répond au comment. La chronologie d’abord : le premier jardin-forêt urbain suédois naît en 2009 à Stockholm, d’un groupe de citoyen·ne·s formé·e·s à la permaculture. Les écoles suivent à partir de 2012. Les communes n’arrivent qu’en 2022-2023, avec quatre sites.
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| 2012 (sites) | 2016 (sites) | 2019 (sites) | 2021 (sites) | 2023 (sites) | |
|---|---|---|---|---|---|
| Initiative citoyenne | 4 | 8 | 9 | 9 | 9 |
| Écoles et universités | 1 | 1 | 4 | 7 | 17 |
| Communes | 0 | 0 | 0 | 0 | 4 |
| Total | 5 | 9 | 13 | 16 | 30 |
Et ce qui a fait croître ce mouvement, l’analyse de réseau le montre : six « pôles de savoir » — écoles populaires, universités, une ONG, des professionnel·le·s en réseau — qui forment et accompagnent, certains depuis vingt ans. 77 % des personnes interrogées citent ces pôles comme moteurs de leur projet ; le nœud le plus central du réseau est un centre de formation, Stjärnsund.
Le chiffre le plus parlant : entre communes, l’analyse ne recense aucun lien. Zéro. Chaque commune qui se lance dépend d’un pôle de savoir, parce qu’aucune n’apprend des autres.
Deux cases vides, et ce sont elles qui portent l'enseignement : les communes ne se parlent pas entre elles, les écoles non plus. Toute la circulation du savoir passe par la colonne des pôles de savoir — c'est la ligne la plus fournie de la matrice.
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| de ↓ / vers → | Communes | Praticien·ne·s | Écoles | Pôles de savoir | Autres |
|---|---|---|---|---|---|
| Communes | 0 | 9 (3/4) | 5 (3/4) | 10 (3/4) | 3 (3/4) |
| Praticien·ne·s | 9 (3/4) | 1 (1/4) | 3 (1/4) | 6 (2/4) | 3 (3/4) |
| Écoles | 5 (3/4) | 3 (1/4) | 0 | 7 (2/4) | 3 (2/4) |
| Pôles de savoir | 10 (3/4) | 6 (2/4) | 7 (2/4) | 2 (1/4) | 1 (2/4) |
Les acteurs les plus centraux de ce réseau ne sont ni les communes ni les jardins eux-mêmes : ce sont des lieux qui forment.
Ce que ces pôles sont à la Suède, les structures wallonnes de formation au jardin-forêt — dont nous sommes — peuvent le devenir ici, à condition que quelqu’un finance ce rôle-là et pas seulement des plants.

L’étude mondiale ajoute une pièce : cette transmission n’a pas de filière. En dehors des certificats généralistes de permaculture, il n’existe aucune formation certifiée spécifique aux forêts comestibles (Albrecht et Wiek, 2021), alors que la construction de capacités est le critère que presque tous les sites étudiés remplissent. Ces lieux savent transmettre, et personne n’a encore structuré le métier.
Ce que les écoles y trouvent
En 2013, la Suède comptait un seul jardin-forêt à usage scolaire : Holma, 5 000 m² (Askerlund et Almers, 2016). Dix ans plus tard, les sites éducatifs sont dix-sept et portent l’essentiel de la croissance. Le mécanisme se voit à Gävle, qui en concentre treize : la commune y finance directement les activités de jardin-forêt des écoles (Focacci et al., 2025). Une ligne budgétaire d’animation, et le modèle essaime plus vite que partout ailleurs.
Ce que les enfants en retirent a été étudié à Holma même. Maria Hammarsten et son équipe (2019) ont suivi 28 enfants de 7 à 9 ans, venus de quartiers défavorisés, pendant trois ans. Trois apprentissages ressortent de leurs mots : la compétence pratique — planter, cueillir, construire un mur de pierres —, la coexistence et le soin, la compréhension écologique.
Ce n’est pas notre maison ici, c’est la maison des animaux.
Détail qui rejoint la filière manquante : les éducateur·rice·s de jardin-forêt de Holma sont expérimenté·e·s, mais la fonction n’a ni diplôme ni qualification requise.
Parme, une forêt comestible publique vue de l’intérieur
Une ville montre depuis 2012 ce que cela donne une fois assemblé. Le Picasso Food Forest de Parme, planté sur 4 500 m² de pelouse municipale, est la première forêt comestible publique documentée d’Italie (Riolo, 2019). Son autrice, Francesca Riolo, signe avec pour seule affiliation Fruttorti di Parma, le collectif citoyen qui a planté le lieu et dont elle est l’une des fondatrices : le pôle de savoir et la publication scientifique, ici, ne font qu’un.
L’institution a suivi, à son rythme : une pétition de plus de 500 signatures en un week-end (2014), un règlement communal sur la « citoyenneté active » fin 2015 qui inscrit les forêts comestibles parmi les usages possibles du sol public, puis, en 2017, l’acquisition du terrain par la ville, le premier robinet d’eau et 50 000 € votés au budget participatif. La transmission a précédé le cadre, et le cadre a suivi.
Les freins, documentés par les mêmes études
Un dossier qui ne dit que du bien de son sujet ne convainc personne. Ces publications ne s’en privent pas.
Côté suédois, les trois obstacles récurrents sont les contraintes juridiques sur l’usage du sol, la viabilité financière et le manque de main-d’œuvre qualifiée (Focacci et al., 2025). Chez les fonctionnaires communaux, la première faiblesse citée est la continuité des budgets (60 %), suivie de l’impermanence des fonctionnaires eux-mêmes (25 %). Côté praticien·ne·s, à peine plus de la moitié se dit satisfaite de sa commune ; les griefs portent sur le soutien financier (44 %) et les accords fonciers trop courts ou trop rigides (33 %).
Et les deux camps ne voient pas le même jardin. Sur cinq services, l’écart entre praticien·ne·s et fonctionnaires est statistiquement significatif — et il va toujours dans le même sens.
L’étude mondiale chiffre la fragilité. Sur les quatorze forêts comestibles étudiées en profondeur par Albrecht et Wiek, presque toutes remplissent les critères sociaux et culturels. La colonne économique, elle, est la plus claire du tableau.
Huit sites sur quatorze ne couvrent pas leurs salaires et frais de fonctionnement, et la moitié environ occupent leur terrain sous un bail précaire ou court. Les sites qui s’en sortent ont diversifié leurs revenus, et comme à Ketelbroek, la formation y pèse souvent plus que la vente de fruits.
La revue systématique de Hannah Thwaites (2025), 121 études au crible, ajoute les ennuis concrets cités par les gestionnaires : racines qui soulèvent les revêtements, fruits tombés non ramassés, vandalisme, responsabilité en cas de chute de branche, allergies. Sur la contamination des sols urbains, les fruits sont nettement moins exposés aux métaux lourds que les feuilles ou les racines, mais tout dépend du contexte : analyse de sol obligatoire avant tout projet en ville. Parme ajoute le frein du regard : la végétation étagée est parfois perçue comme « négligée » face au gazon tondu ; le collectif répond par des sentiers tondus et des lisières nettes (Riolo, 2019).
Ce qu’une commune wallonne peut en retirer
Mises bout à bout, ces douze publications dessinent un cahier des charges différent du réflexe habituel « on dégage un budget plantation et on inaugure ».

Le foncier d’abord, et il est déjà là : les pelouses. Une commune n’a pas besoin d’acquérir un mètre carré : convertir une fraction des surfaces qu’elle tond suffit. Avant de planter, une analyse du contexte social et écologique du site, dont la recherche-action suédoise a montré que les bénéfices dépendent. Un accord foncier long et écrit, puisque la précarité des baux revient en Suède comme dans les quatorze cas mondiaux. Puis un opérateur de transmission — l’école, l’association, le centre de formation qui animera le lieu — budgété de façon récurrente, comme Gävle le fait pour ses écoles : ce sont les pôles de savoir, pas les budgets d’investissement, qui font essaimer les projets. Une conception qui assume l’entretien disponible, quitte à simplifier le modèle à deux strates quand la main-d’œuvre qualifiée manque. Et une mesure dès le départ, sur les sols, la biodiversité et la fréquentation, pour documenter ce que la littérature ne sait pas encore chiffrer.
C’est l’approche que nous proposons aux pouvoirs locaux dans notre offre pour les communes : traiter la forêt comestible comme une infrastructure qui se planifie, se budgète et se transmet. Si ta commune y réfléchit, écris-nous : on vient en parler, chiffres suédois sous le bras.